Maintenant tu peux laisser ton serviteur s’en aller…

« Laissez-moi m’en aller », c’est une des dernières phrases prononcées par le Pape Saint Jean-Paul II, à la fin d’une longue et pénible agonie, et aussi le titre du livre
du Cardinal Drazek consacré aux deniers jours du saint (1). C’est la prière d’action de grâce du vieillard Syméon, que la tradition mercantile crêpière a supplantée !…

 « Laisse-moi m’en aller », est aussi la supplique de l’organiste à son instrument de service, lorsque sonne l’heure de la retraite. Il faut alors rendre ses clés et se déposséder d’un lieu et d’un instrument aimés, quitter une assemblée, des confrères, des équipes, une histoire, des
rencontres, un univers sonore…

Cette retraite est pour certains douloureuse. Mais elle est nécessaire. Et comme toute retraite elle se prépare, au moins psychologiquement afin de ne pas se retrouver comme un bouchon au milieu de la mer. Il faut aussi laisser la place aux suivants, aux jeunes, qui veulent s’engager, et il ne faudrait pas que se reproduisent les anciennes manières qui sont celles de l’organiste propriétaire à vie de « sa » tribune et de « son » orgue.

A la fin d’une « carrière » d’organiste liturgique, il est bon de se souvenir de la phrase de Syméon, mais dans sa totalité : « …car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples, Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton Peuple Israël ». Ici tout change et donne sens au service que nous avons à faire au cours des offices que nous servons.

Nous sommes, avec notre art et notre savoir, au service de cette révélation de la lumière, au service du salut ; nous en sommes d’humbles vecteurs ou passeurs dans le cadre de la
liturgie. En effet, en se plaçant dans cette perspective, notre service prend un sens étourdissant, voire… éblouissant !

Il nous faut cependant nous laisser porter par cette lumière, mais pour se faire, il nous faut d’abord la recevoir. C’est difficile, car toute cette agitation que nous avons à mener à la
console (partitions, jeux, donner le ton, récupérer celui du célébrant, registrations, etc.), peut nous éloigner, ou mettre comme un filtre à sa réception. Il faut aussi ajouter que l’éloignement de l’assemblée et l’isolement à notre tribune ne facilitent pas les choses… Une des réponses est sans doute que notre vie spirituelle doit se nourrir pour être féconde lorsque nous jouons, afin que l’assemblée des fidèles la reçoive.

Le successeur de Vierne, Léonce de Saint-Martin, disait que l’organiste doit célébrer à son instrument « comme un prédicateur en haut de sa chaire ». C’était avant le Concile Vatican II,
et il faut adapter à notre époque ce qu’il sous entendait par là, car elle est toujours d’actualité.

Le choix des pièces, des registrations, du silence (et particulièrement en Carême où l’orgue ne doit qu’accompagner les chants (2)), contribuent et secondent la liturgie pour la Révélation.

Pour suivre la préconisation de Saint-Martin, et faire de notre instrument un véritable auxiliaire de la liturgie (eucharistique ou non), il ne faudrait pas négliger en amont d’avoir médité les textes et observé la forme particulière de la célébration du jour (3). On ne peut seconder une liturgie qu’on découvre au fur et à mesure, même si on est un excellent improvisateur !

Les habituelles rubriques de ce numéro de Préludes vous aideront à enrichir vos outils, pour que ce temps liturgique particulier soit plein de la lumière engendrée par la musique et notre
bel instrument, qui sans les organistes, resterait un tas de bois et de ferraille inerte !…
Vous pourrez porter dans votre prière notre collaborateur, Gaël Liardon (1973-2018) musicien brillant, aux talents multiples, décédé en octobre 2018 à l’âge de 44 ans, que nous laissons pour l’éternité, dans la Lumière révélée aux nations, avec ses variations sur… Au clair de la lune ! 􀁑

Bonne lecture !

Dominique Joubert
Diacre permanent et organiste titulaire de la Cathédrale de Valence

Notes:
1) « Laissez-moi m’en aller : la force dans la faiblesse ». Editions Parole et Silence, par le Cardinal Drazek (avec le Cardinal Diwisz, secrétaire particulier de Saint Jean-Paul II).

2) Présentation Générale du Missel Romains (PGMR 313 : Pendant le Carême, l’orgue et les autres instruments ne sont autorisés que pour soutenir le chant, à l’exception du quatrième dimanche (Laetare), des solennités et des fêtes).

3) Bien évidemment, il faut que ceux à qui il revient de le faire, aient transmis à temps toutes les informations nécessaires (libellus etc…) à ceux qui doivent servir (chantres, organiste etc), ce qui n’est pas toujours le cas reconnaissons-le !

Catégories : Préludes

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