La destruction d’une bibliothèque

La Grande Faucheuse a encore frappé.

Le début d’année 2018 nous a enlevé à 61 ans, le grand Pierre Pincemaille (1), improvisateur pédagogue et virtuose…

Depuis plusieurs numéros, cet éditorial ressemble hélas à une rubrique nécrologique. Chacun réagit différemment face à la mort. En ce qui nous concerne ici, celle des organistes réputés nous fait réaliser à chaque fois, combien partent avec eux, de savoirs, de connaissances, d’expérience (s). Et l’on peut dire qu’à l’occasion de leur départ, c’est la destruction d’une bibliothèque à
laquelle nous assistons.

Ce numéro traite pour une grande part de Michel Chapuis (1930-2017). A la lecture des articles ici présentés, ceux qui ne l’ont pas rencontré ou fréquenté, prendront la mesure du musicien complet qu’il était et des multiples domaines dans lesquels il excellait, tant sur le plan musicologique, organistique… et liturgique (sans compter ses nombreux centres d’intérêt extra-musicaux).
Il me revient en mémoire, une phrase prononcée par un autre représentant de la « jeune génération » des années 1960, René Saorgin (1928-2015), lors d’une de ses dernières interviews sur France Musique, à qui le journaliste Benjamin François demandait comment il avait pris le virus de l’orgue, qui répondit sans attendre : « au pied de l’autel ».

Oui le pied de l’autel est un lieu où bon nombre de révélations se produisent… et bon nombre d’entre nous peuvent sans doute en témoigner. Il semble pourtant qu’« avant », la transmission des savoirs et connaissances sur la musique et la liturgie se passait plus facilement. En effet la tradition d’une année liturgique codifiée et sans surprise contenue dans le paroissien romain, associée aux connaissances musicales des organistes allait de soi, et toute personne un tant soit peu attentive pouvait reconnaître que la pièce d’entrée au grand orgue traitait telle ou telle mélodie grégorienne. Les jeunes organistes recevaient alors les normes « tout cuit ». Aujourd’hui, finies (ou presque !) les grandes hymnes ! Il est même des lieux où les mélodies comme le Veni Creator par exemple, ne sont plus connues. Alors, jouer les variations de Duruflé, ou Grigny ne parlent plus beaucoup… et parfois même à peine au jeune organiste. Il faut ajouter que les niaiseries mariales ou sur le souffle de l’Esprit, ne favoriseront pas beaucoup de récits de nazard ou des grands jeux à nos grands compositeurs d’aujourd’hui…

Faut-il pour autant se désespérer ?
Oui et non.
Oui, car dans le domaine purement artistique et culturel, une montagne de musique sort du service liturgique ou presque. Un peu comme si on voilait certains tableaux ou statues anciennes de nos églises pour qu’on ne puisse plus jamais les regarder ni s’en nourrir…
Non, parce que cet abandon-là permet aussi de chercher des pistes musicales adaptées signifiantes dans la liturgie. C’est certainement moins confortable mais notre créativité est stimulée !
Ceci étant, n’oublions pas que ce que nous mettons en oeuvre pourra servir aux générations suivantes… pour peu que l’Église (et particulièrement nos évêques), soutienne et confirme ce qu’elle dit sur la place de l’orgue dans la liturgie postconciliaire !…
Notre incomparable et fabuleux instrument participe activement à la nouvelle évangélisation, (qui n’est pas d’imiter les moyens des églises évangéliques). Il a ses moyens et son langage propres, en liturgie certes mais aussi au concert où le public vient de plus en plus nombreux.
De là, nous avons à « prêcher », de là nous avons à élever, et de là, nous participons à la mission de l’Église de manière particulière : nous ne passons pas par les mots !… Léonce de Saint-Martin (2) assimilait le rôle de l’organiste à la prédication « en haut de la chaire ». Les temps ont changé, mais pas sur ce point.
Bonne lecture nourrissante de ce numéro 103, en compagnie des articles écrits par ceux qui ont connu Michel Chapuis et nous font découvrir les multiples facettes de son talent. Que ces témoignages soient pour nous une manière de continuer la réflexion, l’approfondissement et l’étude du magnifique instrument au travers duquel nous faisons passer bien plus que des notes…

Dominique Joubert
Diacre permanent et organiste titulaire de la Cathédrale de Valence

Notes
1) (1956-2018), organiste de la Basilique de Saint-Denis, professeur de contrepoint au CNSM de Paris, d’orgue et improvisation au Conservatoire de Saint-Maur-des-Fossés (entre autres).
2) (1886-1954) organiste de Notre-Dame de Paris, à la suite de Louis Vierne (1870-1937).

Catégories : Préludes

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